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L'envoi d'auteur, de la politesse à la relique
Sommaire
Quelques mots à l’encre peuvent changer la nature d’un exemplaire.
« À Monsieur X, hommage de l’auteur » : la formule peut sembler presque insignifiante. Mais lorsque le destinataire se révèle être l’éditeur qui a fait publier le livre, l’écrivain auquel son auteur doit sa vocation, son adversaire littéraire ou la personne qui en inspira un personnage, ces quelques mots font entrer l’exemplaire dans une autre histoire.
C’est tout l’intérêt de l’envoi d’auteur. Il ne suffit pas qu’un livre porte une inscription manuscrite pour devenir précieux. Ce qui compte est la relation qu’elle matérialise entre un livre, son auteur et celui auquel il fut remis.
Et cette relation peut aller de la simple politesse mondaine au véritable document d’histoire littéraire.
Envoi, dédicace, signature : de quoi parle-t-on exactement ?
Dans le langage courant, on parle volontiers d’un « livre dédicacé ». Le vocabulaire bibliophilique mérite d’être un peu plus précis.
Une dédicace, au sens propre, appartient à l’œuvre elle-même. Imprimée en tête du livre, elle désigne la personne à laquelle l’auteur a choisi de dédier son texte : un protecteur, un ami, un maître, parfois un proche. On le retrouve souvent en début d'ouvrages de livres anciens.
L’envoi autographe, lui, appartient à l’exemplaire. C’est une inscription manuscrite portée par l’auteur sur un exemplaire particulier de son livre et généralement adressée à un destinataire. Elle peut être signée, paraphée ou parfois rester sans signature lorsque l’écriture et le contexte permettent d’en établir l’auteur.
Un livre portant seulement la signature de l’écrivain est, plus simplement, un exemplaire signé. Il ne comporte pas nécessairement d’envoi.
La nuance paraît minime ; elle est pourtant fondamentale. La dédicace concerne le texte. L’envoi concerne l’histoire d’un exemplaire.
Offrir un livre : une pratique bien antérieure au XIXe siècle
L’envoi autographe est souvent associé aux écrivains des XIXe et XXe siècles : Hugo offrant ses ouvrages à ses confrères, les poètes symbolistes échangeant leurs recueils ou les auteurs de la NRF adressant leurs nouveautés aux critiques et aux amis.
Mais l’offrande du livre est beaucoup plus ancienne.
Avant même l’imprimerie, les manuscrits pouvaient être réalisés pour être présentés à un souverain, un prince ou un mécène. Avec le développement du livre imprimé, cette tradition se poursuit : certains exemplaires sont spécialement tirés sur un support précieux, enluminés, reliés aux armes de leur destinataire ou préparés pour lui être solennellement remis.
La bibliographie distingue ainsi traditionnellement l’exemplaire de dédicace, destiné à la personne à laquelle l’œuvre elle-même est dédiée, de l’exemplaire de présent, offert par son auteur ou son éditeur à une autre personne.
L’envoi autographe constitue l’une des formes que peut prendre ce présent, mais il n’en est pas la seule.
C’est surtout aux XIXe et XXe siècles que ces inscriptions manuscrites deviennent familières au collectionneur de littérature moderne. L’essor de l’édition, de la presse et des revues multiplie les échanges de livres entre écrivains, journalistes, critiques, éditeurs et artistes. Le livre circule alors au sein d’un réseau dont l’envoi conserve parfois la trace.
L’envoi comme geste social
Un auteur ne remet pas seulement ses livres à ses amis.
Il les adresse à un confrère qu’il admire, à son conjoint, à un critique dont il attend un article, à un directeur de revue, à un éditeur, à un académicien, à un protecteur ou à une personnalité qu’il souhaite approcher.
Les exemplaires de service de presse en conservent souvent la trace. L’auteur ou l’éditeur fait parvenir le nouveau livre à ceux qui pourront le commenter et le faire connaître. Un envoi très conventionnel peut donc appartenir à une stratégie parfaitement réfléchie de circulation de l’œuvre.
Voilà pourquoi il faut se méfier des formules elles-mêmes.
« Avec mon respectueux hommage » peut sembler moins séduisant qu’une longue déclaration d’amitié. Pourtant, adressé au critique qui vient de consacrer un article décisif à l’auteur, cet hommage convenu acquiert immédiatement un autre sens.
La première question à poser devant un envoi n’est donc pas : « Que dit-il ? »
C’est : « À qui s’adresse-t-il ? »
Le destinataire : la clef de l’envoi
Identifier le destinataire est souvent le véritable travail bibliographique.
Un nom parfaitement lisible ne suffit pas toujours. Plusieurs contemporains peuvent porter le même patronyme ; l’auteur peut n’employer qu’un prénom, des initiales, un surnom ou une formule familière. Pire, le nom peut être effacé - l'ancien propriétaire ne souhaitant pas faire connaître au monde qu'il n'a plus les moyens de conserver ses précieux ouvrages.
Il faut alors reconstruire la relation.
Le destinataire apparaît-il dans la correspondance de l’auteur ? A-t-il collaboré à la même revue ? Était-il son éditeur, son médecin, son traducteur, son illustrateur ? Les deux hommes se sont-ils rencontrés à cette époque ? L’envoi correspond-il à un événement particulier ?
C’est parfois une enquête minutieuse, longue et laborieuse.
Mais elle peut entièrement changer l’importance d’un exemplaire.
Un livre adressé à « Marcel » n’a pas la même portée selon que Marcel reste impossible à identifier ou qu’il se révèle être Marcel Proust.
De l’envoi de politesse à l’envoi significatif
Tous les envois ne se valent donc pas.
Les plus courants sont les envois de courtoisie : « hommage de l’auteur », « cordial souvenir », « avec toute ma sympathie ». Ils témoignent de la circulation du livre et ajoutent une provenance intéressante, mais leur importance dépend essentiellement du destinataire et de la rareté des autographes de l’auteur.
Plus intéressants sont les envois qui documentent une relation : à un ami, un confrère, un éditeur, un maître ou un collaborateur. Quelques mots suffisent parfois à révéler une proximité que la formule seule ne laisserait pas soupçonner.
Plus rares et appréciables encore sont les envois qui commentent le livre lui-même : allusion à sa genèse, remerciement pour une aide apportée à sa rédaction, référence à un personnage, correction, citation, plaisanterie privée ou évocation d'un épisode connu de la vie de l'auteur.
L’exemplaire cesse alors d’être seulement un livre portant un autographe. Il devient une source.
Qu’est-ce qu’un exemplaire d’association ?
C’est l’un des termes les plus prestigieux des catalogues de bibliophilie (surtout employé dans le monde anglosaxon) et l’un des plus facilement employés à tort.
Un exemplaire d’association est un exemplaire dont la provenance établit un lien particulièrement significatif avec l’auteur, avec une personne de son entourage ou avec le contenu même de l’œuvre.
L’envoi autographe constitue souvent la meilleure démonstration de cette relation, mais il n’est pas indispensable.
Le propre exemplaire de travail d’un écrivain, abondamment annoté de sa main, est évidemment un exemplaire d’association même s’il ne porte aucun envoi.
Il peut en être de même d’un livre provenant de la bibliothèque d’un proche essentiel de l’auteur ou d’une personnalité intimement liée à son sujet, pourvu que cette provenance soit établie.
Inversement, tout livre portant un envoi n’est pas un exemplaire d’association important.
Un exemplaire offert par un auteur à une personne avec laquelle aucun lien particulier n’est connu reste un exemplaire de présent fort respectable ; il ne possède simplement pas la même force d’association qu’un livre adressé à son éditeur, à son meilleur ami ou à celui auquel l’œuvre doit une partie de son existence.
Un envoi contemporain de la publication est-il préférable ?
Souvent, oui, mais pas toujours (et attention aux envois posthumes - boutade que je partage avec un confrère -, l'intéressé se reconnaîtra).
Un envoi porté au moment de la publication permet de saisir le livre au moment même où il commence à circuler. Sur une édition originale, adressée à une personne importante dans la genèse ou la réception de l’œuvre, cette proximité chronologique peut être particulièrement recherchée.
Une date située quelques jours avant ou après la mise en vente peut même permettre de reconstituer les premiers déplacements du livre.
Mais il serait dangereux d’en faire une règle absolue.
Un envoi rédigé trente ans plus tard peut être beaucoup plus révélateur si l’auteur revient sur son œuvre, l’offre à une personne décisive ou ajoute une remarque qui éclaire rétrospectivement son texte.
De même, un envoi exceptionnel sur une édition postérieure peut présenter un intérêt supérieur à un banal hommage porté sur l’édition originale.
En bibliophilie, le contexte l’emporte souvent sur la formule.
Comment examiner un envoi ?
L’examen commence naturellement par l’inscription elle-même : écriture, signature, date éventuelle et identité du destinataire.
Mais il faut ensuite élargir le regard.
L’exemplaire est-il une édition originale ? Un grand papier ? Un service de presse ? L’envoi est-il contemporain de la publication ou très postérieur ? Le livre contient-il d’autres annotations ? Possède-t-on un ex-libris, une lettre jointe, un catalogue de vente ou toute autre pièce permettant d’établir sa provenance ?
L’emplacement de l’envoi peut aussi être relevé (garde, faux-titre, page de titre, couverture) mais il ne constitue pas en lui-même une hiérarchie de valeur.
La véritable question demeure toujours la même : quelle histoire cet exemplaire permet-il de démontrer ?
Et l’authenticité ?
Un envoi n’a évidemment d’intérêt que s’il est authentique.
La prudence est d’autant plus nécessaire que la présence d’un autographe peut modifier fortement la valeur d’un livre.
Il faut distinguer une véritable inscription manuscrite d’une signature reproduite en fac-similé (très répandu au XIXe siècle), comparer l’écriture avec des autographes sûrs, tenir compte de son évolution au cours de la vie de l’auteur et examiner, lorsque cela est possible, la provenance de l’exemplaire.
Certains auteurs ont beaucoup signé ; d’autres très peu. Certaines signatures sont simples et faciles à imiter. Certains secrétaires ont également pu inscrire ou adresser des livres pour le compte d'un écrivain.
Une provenance ancienne et documentée est alors particulièrement précieuse.
Quand l’envoi devient document
Les plus beaux exemplaires avec envoi sont ceux dans lesquels l’histoire du texte rencontre celle de ses lecteurs.
Le livre adressé à un critique qui en détermina la réception, à un écrivain qui influença son auteur, à un peintre qui l’illustra, à un éditeur qui prit le risque de le publier ou à un proche caché derrière l’un de ses personnages ne constitue plus seulement un exemplaire signé.
Il matérialise une relation.
C’est à ce moment seulement que l’image de la « relique » prend tout son sens. Non parce que l’auteur a touché le livre ou y a laissé quelques lignes d’encre, mais parce que cet exemplaire précis conserve la trace d’un épisode de l’histoire de l’œuvre.
La meilleure façon de lire un envoi n’est donc pas de compter ses lignes.
C’est de découvrir l’histoire qui se trouve entre elles.