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Reconnaître une édition originale : le guide du débutant

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Reconnaître une édition originale : le guide du débutant
La mention d'achevé d'imprimer, indice précieux de datation

Vous débutez en bibliophilie et vous vous demandez ce qui distingue une simple réimpression d'une véritable édition originale ? Certains dirons une date ancienne sur la page de titre, l’absence de la mention « deuxième édition », un achevé d’imprimer ou, pour les livres plus récents, un chiffre « 1 » quelque part au verso du titre.

En pratique, les choses sont rarement aussi simples.

Une édition originale ne se reconnaît pas à un indice isolé : elle s’établit en comparant plusieurs caractéristiques du livre avec une description bibliographique fiable.

La date, l’éditeur, la couverture, l’achevé d’imprimer, la pagination, le papier ou certaines coquilles peuvent tous avoir leur importance. Mais leur valeur dépend du livre que l'on examine.

Voici la méthode que nous utilisons pour commencer l’étude d’un exemplaire.

Qu’est-ce qu’une édition originale ?

Dans son sens bibliophilique courant, l’édition originale correspond à la première édition d’une œuvre publiée sous l’autorité ou avec le consentement de son auteur.

Cette définition demande cependant quelques nuances.

Un texte peut avoir été publié auparavant, intégralement ou partiellement, dans un journal ou une revue. On parlera alors souvent d’édition préoriginale pour cette première apparition, et d’édition originale pour la première publication en volume.

Les Fleurs du Mal en donnent un bel exemple. Dix-huit poèmes paraissent sous ce titre dans la Revue des Deux Mondes dès 1855 ; l’édition originale du recueil en volume ne paraît chez Poulet-Malassis et de Broise qu’en 1857.

Il faut aussi préciser ce que l’on entend par « première édition ».

Pour une œuvre étrangère, l’édition originale est normalement la première édition de l’œuvre dans sa langue de publication originale. Sa première traduction française constitue, elle, la première édition en français (comme pour La Vraie Vie de Tolstoï).

Une même œuvre peut ensuite être retraduite plusieurs fois. On peut alors parler de l’édition originale de telle traduction (comme pour Les Possédés, de Dostoïevski) : il s’agit de la première publication de cette traduction particulière, même si le texte avait déjà paru auparavant en français dans une autre traduction.

Enfin, l’édition princeps désigne, au sens strict, la première édition imprimée d’un texte antérieur à l’invention de l’imprimerie et jusque-là transmis sous forme manuscrite — par exemple un texte de l’Antiquité grecque ou latine. Le terme est parfois employé aujourd’hui comme simple synonyme de « première édition », mais cet usage est moins précis.

Autrement dit, avant de demander « est-ce une édition originale ? », il faut parfois commencer par préciser : originale de quoi ?

Édition originale et premier tirage : quelle différence ?

Une édition originale peut avoir fait l’objet de plusieurs impressions successives. Pour le collectionneur, il est donc souvent important de déterminer si son exemplaire appartient au premier tirage, c’est-à-dire à la première impression de cette édition.

L’étude peut devenir plus subtile encore lorsque des modifications interviennent au cours même de la fabrication du livre.

Imaginons qu’une coquille soit découverte alors qu’une partie des exemplaires est déjà imprimée. L’imprimeur la corrige puis poursuit son travail : certains exemplaires conserveront la faute, d’autres présenteront le texte corrigé. Les deux appartiennent pourtant au même tirage. On parlera alors de deux états d’un même élément du livre.

Il faut encore distinguer l’émission : elle correspond à une partie d’une édition que l’éditeur choisit délibérément de mettre en circulation sous une forme particulière. Par exemple sur un papier différent, avec une autre page de titre ou sous une présentation distincte.

Ainsi, premier tirage, première émission et premier état ne sont pas rigoureusement synonymes, même si ces expressions sont parfois employées plus librement dans le commerce du livre ancien.

Pour identifier un exemplaire, le plus sûr reste donc de suivre la terminologie et les critères établis par la bibliographie de référence de l’ouvrage.

Comment identifier une édition originale ?

1. Commencer par la page de titre, mais ne pas s’y arrêter

La page de titre fournit les premiers éléments de votre enquête :

  • le titre exact ; 
  • le nom de l'auteur ;
  • l'éditeur ou la librairie ;
  • le lieu d'édition ;
  • la date.

Ils doivent être relevés exactement. 

Mais une date correspondant à celle de la première publication de l'œuvre ne suffit absolument pas à démontrer qu'un exemplaire appartient au premier tirage.

Il existe des retirages portant la même date, des pages de titre conservées d’une impression à l’autre, et même des livres dont la date imprimée ne correspond pas exactement à la date réelle de publication.

Le livre ancien (et la bibliophilie) aime les exceptions.

2. Examiner la couverture originale lorsqu'elle est conservée

Pour les éditions originales des XIXe et XXe siècles, la couverture brochée peut apporter des informations décisives : date, prix, collection, mention d’édition ou publicité de l’éditeur.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les notices bibliophiliques précisent fréquemment qu’un exemplaire relié possède ses couvertures et son dos conservés - au-delà même de l'intérêt d'avoir un exemplaire dit complet.

Une reliure, même superbe, peut en effet avoir fait disparaître certains des éléments permettant de distinguer deux tirages.

La reliure doit donc être étudiée séparément de l’édition : elle nous renseigne sur l’histoire de l’exemplaire, pas nécessairement sur celle de l’impression.

3. Lire l’achevé d’imprimer

Généralement placé à la fin du volume, l’achevé d’imprimer peut indiquer la date à laquelle l’impression s’est terminée, le nom de l’imprimeur et parfois des informations relatives au tirage.

C’est un indice bibliographique précieux.

Mais contrairement à une idée répandue, la présence d’un achevé d’imprimer ancien ne suffit pas à prouver un premier tirage.

Deux éditions ou impressions différentes peuvent conserver des informations très proches, voire le même achevé d’imprimer. Il faut donc le comparer aux autres caractéristiques de l’ouvrage.

L’achevé d’imprimer ne doit pas être lu seul : il doit être confronté à la page de titre, à la couverture, à la composition du livre, aux erreurs typographiques et à la bibliographie.

4. Se méfier des mentions « deuxième édition »

Voilà un piège particulièrement français.

Aux XIXe et surtout XXe siècles, certains éditeurs ont utilisé des mentions fictives d’édition : « deuxième édition », « quatrième édition », « dixième mille »…

L’objectif était commercial. Il s’agissait de donner au lecteur l’impression qu’un livre rencontrait déjà un succès considérable.

Un exemplaire portant la mention « troisième édition » peut donc, dans certains cas bien documentés, appartenir matériellement à l’édition originale.

Inversement, l’absence de toute mention d’édition ne démontre rien à elle seule.

Ce n’est qu’après avoir étudié l’histoire bibliographique précise du titre que « sans mention », « deuxième édition » ou « dixième mille » prennent réellement un sens.

Un exemple célèbre : Du côté de chez Swann

La première édition de Du côté de chez Swann de Marcel Proust montre parfaitement pourquoi aucune règle simple ne fonctionne.

Le livre paraît chez Bernard Grasset à la fin de 1913. Certains exemplaires du premier tirage présentent notamment un achevé d’imprimer daté du 8 novembre 1913, l’absence de table des matières et diverses particularités typographiques.

Parmi les exemplaires les plus précoces figure la fameuse « faute à Grasset » : une anomalie typographique dans le nom de l’éditeur sur la page de titre, rapidement corrigée en cours de tirage.

Plus étonnant encore : la page de titre peut porter la date de 1914, tandis que la couverture porte 1913.

Un lecteur qui chercherait uniquement « la bonne date » risquerait donc de rejeter précisément l’exemplaire qu’il recherche.

C’est toute la différence entre regarder un livre et le décrire bibliographiquement.

5. Vérifier la collation du livre

Lorsque l'on avance dans l’examen d’un ouvrage, il faut s’intéresser à sa constitution matérielle.

On compare notamment :

  • le nombre de pages et de feuillets ;
  • les pages liminaires ;
  • la présence d’un faux-titre ;
  • les tables ;
  • les errata ;
  • les catalogues d’éditeur ;
  • les planches et illustrations ;
  • les feuillets blancs ;
  • et, pour les ouvrages anciens, la composition des cahiers et leurs signatures.

Une différence de quelques feuillets peut signaler un exemplaire incomplet. Mais elle peut aussi révéler un autre tirage, une autre émission ou un état différent.

En bibliophilie, la présence d’un feuillet apparemment insignifiant peut parfois changer entièrement l’identification d’un exemplaire.

6. Examiner la justification du tirage et le papier

À partir de la fin du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, de nombreuses éditions françaises comportent une justification du tirage.

Elle peut préciser qu’il a été imprimé, par exemple, quelques exemplaires sur japon, un nombre déterminé sur hollande ou vélin, puis le reste sur papier courant.

Ces exemplaires sur beaux papiers sont ce que l’on appelle généralement les grands papiers. Les premiers et les plus précieux constituent souvent le tirage de tête.

Ils peuvent être beaucoup plus rares et recherchés que les exemplaires ordinaires de la même édition originale.

Mais là encore, prudence : grand papier et premier tirage ne sont pas synonymes. La chronologie matérielle d’une édition peut être plus complexe et doit être vérifiée titre par titre.

7. Chercher les « points » connus de l’édition

Pour certains ouvrages célèbres, les bibliographes ont identifié des détails permettant de distinguer avec précision les différentes impressions ou différents états.

Il peut s’agir :

  • d’une coquille corrigée ;
  • d’un mot ou d’une ligne modifiés ;
  • de la position d’un achevé d’imprimer ;
  • d’une couverture différente ;
  • d’un catalogue ajouté ou supprimé ;
  • d’un errata ;
  • d’une illustration remplacée ;
  • d’un prix imprimé ;
  • ou encore d’une particularité de la reliure éditeur.

Ces détails n’ont de valeur que lorsqu’ils sont documentés.

Une coquille n’est pas intéressante parce qu’elle est une coquille : elle l’est lorsqu’une bibliographie permet d’établir à quel moment de l’impression elle apparaît ou disparaît.

8. Quelle est alors la meilleure preuve d’une édition originale ?

Une référence bibliographique.

Pour les ouvrages importants, il existe des bibliographies consacrées à un auteur, une période, un éditeur ou un domaine particulier.

Le libraire peut également confronter son exemplaire aux catalogues de grandes bibliothèques, aux exemplaires numérisés, aux catalogues de ventes anciennes ou aux descriptions établies par des confrères.

Selon les livres étudiés, on rencontrera ainsi des références comme Vicaire, Carteret, Talvart et Place, Clouzot, ou des bibliographies propres à un auteur. Pour les impressions des XVe et XVIe siècles, des bases bibliographiques telles que le USTC ou les catalogues spécialisés de la Bibliothèque nationale de France deviennent indispensables.

Aucune source n’est universelle.

Le véritable travail consiste à savoir quelle bibliographie fait autorité pour le livre que l’on a entre les mains, puis à confronter sa description avec l’exemplaire.

Les erreurs les plus fréquentes lorsqu’on débute

Quelques réflexes sont particulièrement trompeurs.

« Le livre porte la date de la première édition, donc c’est une originale. »
Non. Plusieurs impressions peuvent porter la même date.

« Il n’est pas écrit deuxième édition, donc c’est la première. »
Non plus. L’absence de mention n’est un véritable critère que lorsqu’une bibliographie nous apprend qu’elle caractérise un tirage déterminé.

« Il est écrit quatrième édition, donc ce n’est pas une originale. »
Pas nécessairement : les mentions fictives existent.

« Il possède une reliure ancienne, donc le livre est ancien. »
La reliure et l’édition sont deux choses différentes. Une édition du XVIIIe siècle peut avoir été reliée au XIXe ou au XXe siècle ; inversement, une reliure contemporaine de l’édition peut constituer un élément important de l’intérêt de l’exemplaire.

« C’est une édition originale, donc elle a de la valeur. »
Là encore, non. La valeur dépend de la rareté, de l’importance du texte, de l’état, de la reliure, de la provenance, du papier, d’un éventuel envoi autographe et de nombreux autres facteurs.

Certaines éditions originales existent à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Certaines éditions postérieures sont presque introuvables.

La bonne méthode : ne jamais chercher un seul indice

Pour identifier sérieusement un livre, retenez donc cette méthode :

1. Identifier précisément l’ouvrage.
Auteur, titre, éditeur, lieu et date.

2. Examiner matériellement l’exemplaire.
Page de titre, couverture, achevé d’imprimer, pagination, illustrations, annexes.

3. Relever ses particularités.
Mention d’édition, papier, coquilles, errata, catalogue, justification du tirage.

4. Trouver la bibliographie appropriée.

5. Comparer et, seulement ensuite, conclure.

C’est en réalité l’un des grands plaisirs de la bibliophilie. Un livre n’est jamais seulement le texte qu’il contient : c’est également un objet produit à un moment précis, par un imprimeur et un éditeur, puis relié, vendu, lu et transmis.

Apprendre à reconnaître une édition originale, c’est progressivement apprendre à lire cette seconde histoire. Celle du livre lui-même.

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