Librairie Alexis Noqué
N° de référence:0929
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Abel Gance (1889-1981), Manuscrit autographe d'un polypoème, sans date, sans lieu ; à l'encre bleu.
2 pages In-4 (270 x 210 mm).
Remarquable « polypoème » autographe à double lecture, verticale et horizontale, où Gance déploie la figure obsédante de la femme-eau insaisissable (probablement Nelly Kaplan) — l'amante aux « vertus de l'eau », à la fois source et fuite, dont l'amour se confond avec la cendre, le sang et le vampirisme.
"Lecture verticale et horizontale. / Polypoème", suivi de trois colonnes comme suit.
1. Colonne de gauche :
"Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes coulants — des silences goutte à goutte.
— — —
Et quand parfois, malgré moi, des flammes d'amour passent dans mes yeux, elle sait comment on les attise, eau jetée [?].
— — —
Mon eau vive la voici répandue sur le sol. Elle glisse, elle me fuit, et j'ai soif et je cours après elle.
— — —
De mes mains je fais une coupe - je l'étanche avec ivresse - je l'étreins, je la porte à ma bouche.
— — —
Et j'avale une poignée de boue !
— — —
Malheureux, je la regarde, sans colère ni rancune, mais anxieux de savoir d'où vient la fausse image et le mensonge...
De ses yeux ? des miens ? ..
— — —
Tu ne réponds pas, tu m'observes. Qu'ai-je déjà fait d'inopportun ? Sommes-nous bien reçus ? Est-ce bientôt ?
— — —
Nos yeux se sont manqués, nos gestes n'ont pas trouvé leurs symétries. Nous nous épions à la dérobée comme des étrangers"
2. Colonne centrale :
"ses cheveux libres tombent en arrière - sans fidélité - et ses sourcils ont l'odeur de la mousse.
— — —
Elle a des seins et n'allaite pas un cœur - et n'aime pas - un ventre pour les fécondités, mais décemment demeure stérile.
— — —
Elle est riche de tout ce qui viendra, elle veut tout choisir, tout recevoir dans son silence [?]
— — —
Prête à donner ses lèvres, elle tremble - hésite, ne sait que dire - puis se donne le cœur fermé.
— — —
Au bout des lèvres seulement.
— — —
Son froid sourire alors sur moi se penche. Chassez le monstre de la compassion.
Comment me sauver ?
— — —
Quelque chose nous sépare. Mon Amour se tient entre nous comme un Mort que tu étrangles. Nous le portons tous deux d'un commun fardeau, lourd et froid.
— — —
que n'ai-je été dur - et sourd et sans paroles !. Pourquoi ai-je ouverte l'arche de buée de mes yeux ?"
3. Colonne de droite :
"Touchant au bout de l'extrême de mes forces, je cherche encore à imaginer tout ce qui pourrait lui complaire.
— — —
Elle aime à déchirer la soie : je lui donnerai cent pieds de tissu sonore - mais ce cri n'est plus assez neuf.
— — —
Elle aime faire l'amour avec des gens qui s'enivrent d'elle - mais mon vin n'est pas assez âcre - et ses vapeurs ne l'étourdissent pas assez.
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Pour lui complaire, je lui tends mon âme usée - déchirée - elle crisse sous ses doigts.
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Et je répands mon sang comme une boisson dans une outre —
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Que jamais plus, au plus profond de moi n'éclose jamais son nom.
Par respect.
— — —
Sonorités soumises d'un double écho de l'un à l'autre cœur.
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Deviens mon Vampire, amie, et chaque nuit, sans hâte et sans presque t'en rendre compte — gonfle-toi de la chaude boisson de mon cœur."
Suivi, en-dessous, de :
"Que nul n'ose ajouter de commentaires et ne cherche pas un enseignement ici afin que sans fruits ni disciples la Croyance Lumineuse dans l'amour meure en paix - obscurément.
Il y a 4000 ans que ce qui précède a été écrit.
La nature humaine n'a pas changé."
Pièce caractéristique du Gance ésotérique et symboliste, prolongeant l'imaginaire de Prisme. Le dispositif - un poème-grille de trois colonnes lisible dans les deux sens - fait clairement écho à ses recherches de cinéaste sur la simultanéité avec la polyvision et les écrans multiples. Le poème s'achève sur une injonction au silence (« que nul n'ose ajouter de commentaires… que la Croyance Lumineuse dans l'amour meure en paix, obscurément ») et sur une calligraphie chinoise — 古今(碑)錄, « annales du passé et du présent » - assortie de la formule : « Il y a 4000 ans que ce qui précède a été écrit. La nature humaine n'a pas changé. »
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