Nos GuidesAutographeDébuterEstimation

Combien vaut ma lettre autographe ? Ce qui fait (vraiment) la valeur d'un autographe

Par Alexis Noqué, libraire 11 min de lecture

Combien vaut ma lettre autographe ? Ce qui fait (vraiment) la valeur d'un autographe

Une lettre de Victor Hugo vaut-elle forcément plus qu'une lettre d'un écrivain oublié ? Quatre pages valent-elles plus que trois lignes ? Une signature suffit-elle à faire un document précieux ? Non, non et non. Voici ce que nous regardons vraiment.

Le marché des autographes obéit à une logique plus fine que la seule célébrité. Le nom compte, bien sûr. Mais ce que dit la lettre, à qui elle est adressée, quand elle est écrite, combien de lettres du même auteur circulent encore, d'où vient celle-ci et dans quel état elle nous parvient pèsent au moins autant — et souvent davantage.

Une lettre banale d'un personnage illustre peut n'avoir qu'un intérêt limité ; trois lignes directement liées à une œuvre, à une découverte ou à un événement peuvent être exceptionnelles. Estimer une lettre autographe, c'est donc moins évaluer une signature que comprendre ce que le document raconte, et la place qu'il occupe dans la vie de son auteur.

L.A.S., L.A., L.S. : de quoi parle-t-on ?

Dans le langage courant, « autographe » désigne une signature. Dans le monde de la collection, le mot a un sens précis : est autographe ce qui est écrit de la main de l'auteur. D'où un vocabulaire que vous retrouverez dans toutes les notices, les nôtres comprises :

  • L.A.S., lettre autographe signée : texte et signature de la même main, celle de l'auteur.
  • L.A., lettre autographe : entièrement de la main de l'auteur, mais non signée — ce qui n'en fait pas une lettre incomplète, simplement une lettre non signée.
  • L.S., lettre signée : la signature est de l'auteur, le texte est d'une autre main, un secrétaire le plus souvent.
  • L.D.S., lettre dactylographiée signée ; P.S., pièce signée, pour un document qui n'est pas une lettre (brevet, reçu, acte).
  • C.P.A.S., carte postale autographe signée — et, sur le même modèle, C.P.A. (autographe non signée) et C.P.S. (signée seulement).

Ces distinctions ne sont pas des coquetteries de catalogue. Napoléon en est le meilleur exemple : il dictait presque tout, et ses lettres signées « Napoléon », « Napol », « Nap » ou d'un simple « Np » se comptent par dizaines de milliers — ce sont des L.S. La rareté se niche ailleurs : dans le contenu, dans la période, dans la forme de la signature (le « Napoléon » complet est la plus rare). Les pièces entièrement de sa main sont peu nombreuses, et son écriture si difficile que ses secrétaires eux-mêmes s'y perdaient. Attention enfin aux signatures de secrétaire : sous le Consulat — la seule période où Bonaparte délégua sa signature, par les arrêtés du 22 mars 1800 et du 27 janvier 1801 — Hugues-Bernard Maret, secrétaire d'État, signa pour lui en imitant sa signature.

En bref : à contenu égal, une lettre entièrement autographe sera plus recherchée qu'une lettre de secrétariat simplement signée.

Les critères qui font la valeur d'une lettre autographe

1. L'auteur — et la rareté de ses lettres

La première question est évidemment : qui écrit ? La demande n'est pas la même pour Napoléon, Marie-Antoinette, Proust, Monet ou un auteur que plus personne ne collectionne. Mais il faut aussitôt en poser une seconde : les lettres de cet auteur sont-elles rares ?

Hugo a écrit des dizaines de milliers de lettres ; il en passe en vente très régulièrement, et la différence se fera sur le contenu, le destinataire et la période : une lettre d'amour à Juliette Drouet, des vers sur la mort de Léopoldine ou un texte inédit seront autrement recherchés qu'un mot de remerciement. De Lautréamont, le poète du lyrisme noir célébré par les surréalistes, on ne connaît que sept lettres. Deux auteurs tout aussi célèbres ; l'un a écrit abondamment, l'autre presque rien — Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont, est mort à vingt-quatre ans.

Et la rareté qui nous importe ici n'est pas seulement le nombre de lettres écrites, mais le nombre de celles qui restent en mains privées, donc accessibles à l'acquisition : une correspondance importante mais déposée en bloc dans une bibliothèque laisse peu de chose au collectionneur. C'est le cas des manuscrits d'Alexandre Grothendieck, le génie de la géométrie algébrique moderne, dont la quasi-totalité est conservée entre l'université de Montpellier, pour ses archives mathématiques, et la Bibliothèque nationale de France, pour les manuscrits de Lasserre entrés dans ses collections en 2023.

2. Le contenu — le véritable cœur de la valeur

Un écrivain écrit à son éditeur : « Merci de votre lettre, je passerai mardi vers trois heures. » La semaine suivante, il lui consacre quatre pages au roman qu'il vient d'achever — son chef-d'œuvre —, explique pourquoi il en a changé le dénouement et répond à ses objections. Deux L.A.S. du même auteur, à quelques jours d'intervalle, et deux documents sans commune mesure : la seconde appartient à l'histoire de l'œuvre.

Les lettres les plus recherchées sont celles qui touchent à la création d'une œuvre, à un événement historique, à une découverte, à une prise de position, à une relation importante ou à un autre personnage célèbre. Pour un peintre, ses réflexions sur un tableau majeur ; pour un savant, ses recherches — Einstein sur la relativité, par exemple ; pour un homme d'État, une décision — Franklin sur l'indépendance des États-Unis. La lettre la plus désirable n'est donc pas la plus longue : c'est celle dont le contenu est le plus proche de ce pour quoi son auteur est passé à la postérité.

3. Le destinataire

Une lettre est une conversation dont il manque la moitié ; identifier le destinataire est donc essentiel. Proust écrivant à un ami et Proust écrivant à Gide — qui venait de refuser Swann pour la NRF — n'ont pas le même poids historique et littéraire. Une correspondance entre deux savants travaillant sur le même problème, ou entre un peintre et son marchand, peut être passionnante même quand le texte paraît quotidien. Voir nos destinataires.

4. La date

Une même phrase change de poids selon le jour où elle est écrite. Un ordre de marche signé de Napoléon en 1808 est un document « courant » ; le même, daté du 17 juin 1815, la veille de Waterloo, ne l'est plus. Il faut donc replacer la lettre dans une chronologie — avant ou après une publication, pendant une guerre, au lendemain d'une rencontre — et, quand elle n'est pas datée, la dater : contenu, papier, filigrane, adresse, cachet postal, correspondance connue. Cette recherche fait partie de l'expertise, et elle peut changer entièrement la portée d'une lettre.

5. Inédite ou publiée ?

L'inédit renforce l'intérêt d'une lettre, surtout si elle apprend quelque chose. Ce fut le cas de la lettre de Rousseau à son libraire Nicolas Duchesne que nous avons vendue : inconnue des éditions de sa correspondance, elle le montre malade, parlant de ses œuvres et du remède de la « suée » au feu de bois. Mais une lettre publiée n'en vaut pas moins : sa présence dans une édition de référence — la Correspondance de Proust éditée par Philip Kolb, par exemple — permet justement d'établir sa date, son destinataire et son rôle dans la biographie de l'auteur. Les lettres les plus célèbres sont connues depuis longtemps ; l'original reste unique.

Deux questions distinctes, donc, devant tout document : la lettre était-elle connue ? et, connue ou non, est-elle importante ?

6. La nature du document et la signature

Une signature découpée, une carte de visite, un reçu, une lettre dactylographiée et quatre pages autographes ne sont pas le même objet. Sans en faire une hiérarchie rigide : un décret signé le jour d'un événement majeur vaut plus qu'une longue lettre au contenu banal, et quelques lignes préparatoires à une œuvre célèbre plus qu'une correspondance domestique.

Reste la même gymnastique que depuis le début de cet article : qui a écrit le texte, et qui a signé ? Une signature authentique ne prouve pas que le corps de la lettre soit autographe — les secrétaires signaient beaucoup, et certains, comme Maret pour Bonaparte, imitaient la signature du maître. Inversement, une lettre non signée peut être entièrement de la main de l'auteur. Une signature découpée, enfin, subit une forte décote… sauf contre-exemple, comme dans toute collection : si, par extraordinaire, vous possédiez une signature de Léonard de Vinci ou de Christophe Colomb, même tronquée, elle resterait d'une valeur considérable, tant ces signatures sont d'une immense rareté.

7. L'authenticité — le préalable

Avant de se demander combien vaut une lettre, il faut s'assurer qu'elle est ce qu'elle prétend être. On examine l'écriture et son évolution (l'âge, la maladie, la hâte, la plume la modifient), la signature, le papier, l'encre, le vocabulaire, les adresses, les marques postales, la provenance. On compare ensuite avec un corpus dont on est certain qu'il est de la main de la personne : fonds publics numérisés, éditions de correspondance, recueils de fac-similés comme l'Isographie des hommes célèbres, catalogues de libraires spécialisés et de grandes ventes aux enchères. Méfiez-vous en revanche de ce qui circule sur Internet : les erreurs y abondent, et des faux y sont présentés comme authentiques. Les signatures des présidents américains, massivement déléguées à des secrétaires puis à des machines à signer, en sont l'exemple le plus connu ; et la mode, au XIXe siècle en France, de truffer les exemplaires de fac-similés d'autographes en a laissé qui trompent encore un œil mal aguerri. « La signature ressemble » n'est pas une expertise : il faut une méthode pour établir l'authenticité d'un document.

8. La provenance

Savoir d'où vient une lettre renforce à la fois son intérêt et la confiance qu'on peut lui accorder : archives du destinataire conservées dans la famille, collection célèbre, vente ancienne… tout comme en bibliophilie. Conservez les vieux catalogues — souvent non numérisés —, les chemises annotées, les notes d'un ancien collectionneur : ils reconstituent parfois toute l'histoire du document. C'est tout l'intérêt de l'étude des provenances.

9. L'état

Une lettre est faite pour être pliée, envoyée, ouverte et lue ; on n'exige pas d'un courrier du XVIIIe siècle l'aspect d'une feuille neuve. Les pliures d'envoi sont normales. Comptent en revanche les manques touchant le texte, les déchirures, l'encre pâlie, les mouillures, les réparations anciennes (surtout mal exécutées), la signature découpée. À l'inverse, l'adresse au verso, les marques postales et les traces de cachet de cire font partie de l'histoire matérielle de la lettre ; une enveloppe conservée peut confirmer une date ou un lieu.

Une correspondance : ne la dispersez pas avant de l'avoir lue

Quand une famille possède plusieurs lettres du même auteur, ou un échange suivi, la tentation est de vendre les belles pièces d'abord. C'est souvent une erreur. Une correspondance cohérente permet de suivre une relation, de reconstituer un événement, de comprendre l'évolution d'une œuvre ; des lettres apparemment secondaires prennent leur sens par celles qui les entourent. La valeur commerciale d'un ensemble n'est pas toujours supérieure à l'addition de ses pièces, mais sa valeur historique peut être détruite par une dispersion trop rapide. Il en va de même des carnets, brouillons, photographies et enveloppes qui l'accompagnent. Nous voyons trop souvent des ensembles « cassés », et c'est dommage : nous restons, avant toute chose, amoureux des lettres.

Chercher des comparables — et pourquoi il n'y a pas de « cote »

Comme pour un livre, une recherche de prix n'a de sens qu'une fois le document décrit. Comparer « toutes les lettres de Berlioz » ne vous servira guère : une lettre de Berlioz sur la Symphonie fantastique n'a aucun rapport avec un mot de remerciement du même Berlioz. Il faut des pièces comparables par la nature, l'époque, le destinataire, le contenu et l'importance. Les résultats de ventes publiques sont la meilleure source, à condition de les lire et d'en comprendre les raisons ; et il faut distinguer le prix demandé du prix obtenu : une lettre proposée depuis cinq ans au même prix prouve seulement qu'elle n'a pas encore trouvé acquéreur à ce prix-là.

C'est exactement ce qui rend le marché des autographes irréductible à une cote : chaque lettre est unique.

Les idées reçues les plus fréquentes

« C'est signé, donc c'est de sa main. »
Non. Une signature authentique n'implique pas que le texte le soit.

« C'est Napoléon, donc c'est cher. »
Il a signé des dizaines de milliers de lettres ; le prix dépend de ce qu'elle dit, de sa date et de la part autographe. Son aura mondiale soutient en revanche le prix de tout ce qui porte sa signature.

« Elle est publiée, donc elle vaut moins. »
L'original reste unique, et la publication documente son importance : une lettre importante, connue ou non, garde sa valeur.

« Elle est courte, donc elle vaut peu. »
On estime une lettre à ce qu'elle contient, pas au centimètre de manuscrit. Une phrase suffit quand elle concentre ce que son auteur représente : la lettre du général Lasalle à sa femme, à la veille de Wagram — « Mon cœur est à toi, mon sang à l'Empereur, ma vie à l'honneur » —, tient en une ligne et résume tout le personnage.

Faire estimer une lettre autographe

Vous avez toujours des difficultés à estimer votre lettre ? Inutile de manipuler le document davantage : envoyez-nous des photographies nettes de toutes les pages, du verso s'il porte une adresse, de l'enveloppe si elle existe, et de tout ce qui permet d'établir la provenance. L'estimation est gratuite et nous répondons généralement sous 48 heures ; pour un fonds entier, voici comment nous procédons.

Estimer une lettre, c'est d'abord faire ce que son destinataire faisait en ouvrant son courrier : la lire.

Sources et références

  • Isographie des hommes célèbres, ou collection de fac-similés de lettres autographes et de signatures, Paris, 1828-1843 — toujours utile pour les écritures des XVIe-XIXe siècles ; sur Gallica.
  • Alain Nicolas, Les Autographes, Maisonneuve & Larose, 1988.
  • Frédéric Castaing, Signatures : isographie des hommes et des femmes qui ont fait notre histoire, Atout Éditions.
  • Notre glossaire (L.A.S., L.S., pièce signée, provenance) et notre collection d'autographes.

Questions fréquentes

Une lettre signée est-elle forcément de la main de son auteur ?

Non. Une signature authentique n'implique pas que le texte le soit.

Une lettre de Napoléon vaut-elle forcément cher ?

Il a signé des dizaines de milliers de lettres ; le prix dépend de ce qu'elle dit, de sa date et de la part autographe. Son aura mondiale soutient en revanche le prix de tout ce qui porte sa signature.

Une lettre déjà publiée vaut-elle moins ?

L'original reste unique, et la publication documente son importance : une lettre importante, connue ou non, garde sa valeur.

Une lettre courte vaut-elle peu ?

On estime une lettre à ce qu'elle contient, pas au centimètre de manuscrit. Une phrase suffit quand elle concentre ce que son auteur représente : la lettre du général Lasalle à sa femme, à la veille de Wagram — « Mon cœur est à toi, mon sang à l'Empereur, ma vie à l'honneur » —, tient en une ligne et résume tout le personnage.

← Tous nos guides